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(FR) Rudy von Berg: Gérer ma carrière de Triathlète Pro

Nouvelle recrue phare des Sables Vendée Triathlon, en seulement quelques années l’américain Rudy Von Berg s’est d’ores et déjà installé au plus haut niveau du triathlon mondial. Ayant terminé ses études en 2017, la première saison complète de Rudy en 2018 s’est soldée par trois victoires sur le circuit Ironman 70.3 (Buenos-Aires, Nice et Elsinore Championnats d’Europe) ainsi qu’une victoire à la fameuse course de Wildflower aux USA. Rudy re-enchérit en 2019 en défendant ses titres tant à Buenos Aires qu’à Elsinore, en remportant le 70.3 de St George au Utah et en finissant troisième aux championnats du monde de 70.3 à Nice. Suivant l’exemple de son père (ex-triathlète professionnel et multiple champion du monde amateur), Rudy a fait ses débuts en triathlon très tôt et se fixe déjà des gros objectifs pour sa carrière. Nous avons discuté avec Rudy la semaine passée alors qu’il se préparait à décoller pour Hawaï pour un stage avant d’entamer sa saison à Challenge Miami en mars.


Profil – Rudy Von Berg

Année de Naissance : 1993 Nationalité : USA Lieux d’entraînement préférés : Boulder, Colorado & Côte d’Azur, France Courses Préférées : Nice, Wildflower, Kona, Hawaï ? (Le dernier reste à confirmer !) Diplôme : Business Marketing, Colorado University Ses Idoles : Mon père, et des grands noms du triathlon comme Craig Alexander, Chris McCormack, Alistair Brownlee, Javier Gomez et Tim O’Donnell. Club : Les Sables Vendée Triathlon (Groupe Mousset) Partenaires & Sponsors : Trek Bikes, RYD, DT Swiss, Garmin, Sailfish, Ekoi, 51SpeedShop, Rejoy, X-Sports+ deux autres à annoncer.


Toe The Line : Bonjour Rudy, merci de nous avoir accordé ton temps aujourd’hui. On aimerait discuter avec toi à propos de ta carrière de triathlète ainsi que du travail qui est effectué dans l’ombre afin de te permettre de gagner ta vie. Sujet souvent tabou, comment se définit le professionnalisme dans le triathlon selon toi ?


Rudy Von Berg : A mon avis, pour remplir le critère de professionnel, c’est que tu arrives à gagner ta vie grâce à ton sport. La définition reste identique dans tous les sports. Dans le triathlon tu peux prendre ta licence pro à la suite de bons résultats en amateur, mais malheureusement pas tout le monde arrive à gagner tout de suite sa vie lors de ses débuts en professionel. Ce n’est pas facile de passer le cap. Personnellement, j’ai couru en Elite depuis l’âge de 17 ans, mais ce n’est qu’en 2018 que j’ai commencé à gagner ma vie et que je suis devenu professionnel dans ces termes-là.


TTL : Qui fut le premier sponsor à avoir manifesté sa confiance en toi en début de carrière ?


RVB : Quand je représentais l’Italie en juniors (2012-2013), on avait un agent qui m’a procuré des deals avec Willier, Santini, Fizik et ensuite Rudy Project. A cette époque, il s’agissait uniquement d’équipements gratuits, il n’était pas encore question d’argent. Je dirai que c’est en 2017 quand j’ai signé un petit deal avec la Team Maverick Multisport et que j’ai eu mon premier paiement en dehors du Prize-Money. Ensuite en 2018,j’ai eu la chance de signer des petits contrats avec Colnago, RYD, Infinit et Ekoi qui m’ont procuré un revenu fixe. Grace à mes bons résultats en 2018, j’ai pu profiter de meilleures opportunités en 2019 avec des plus grands contrats, et puis ce fut de même à la suite de mes résultats en 2019. C’est en enchainant des résultats, et en gagnant d’ailleurs du Prize-Money, qu’on arrive à ensuite signer des contrats avec des marques qui sont prêts à nous payer de l’argent pour les représenter.


TTL : Est-ce que tu travailles avec un agent alors qui s’occupe de tous tes contrats ?


RVB : Alors oui, j’ai signé avec un agent en 2018 et lui il s’occupe de la plupart de mes contrats et des négociations. Cependant, j’aime bien aussi m’occuper de certains partenariats car cela me permet de garder un peu plus de contrôle. Et puis j’aime bien le contact avec les partenaires ainsi que le fait de développer des bonnes relations avec eux au fur et à mesure des années.


TTL : Pour ceux qui ne sont peut-être pas au courant des types de contrats qui se font dans le triathlon, et des diffèrentes sources de revenus que vous devez vous procurer, est ce que tu peux nous expliquer les différents moyens par lesquels tu gagnes de l’argent grâce au triathlon ?


RVB : Comme tu le dis, il y a plusieurs types de contrats et cela demande pas mal de travail en amont de chaque saison. D’abord, il y a bien sur le Prize-Money, mais tu ne peux pas budgétiser ta saison en comptant sur un montant spécifique de Prize-Money. J’en suis au stade dans ma carrière maintenant où je m’attends à courir au niveau pour faire des résultats qui vont me procurer du Prize-Money, mais l’objectif à moyen et à long terme c’est de réduire le pourcentage de mon revenu qui dépend du prize money et augmenter le revenu stable qui viendra des partenaires. Liés aux courses aussi, parfois tu as la chance de recevoir un bonus de la part d’un organisateur si tu viens courir sur sa course, mais c’est assez rare.


Ensuite, il y a les différents types de contrats avec les marques qui te paient un salaire ou un frais fixe par an. Depuis 2018 mon revenu de ce type est passé de 10% de mon total à environ 60% maintenant. En fonction de la taille de la boîte et de la marque et la confiance qu’ils ont en toi, ces contrats peuvent varier d’un petit paiement en début d’année, à un salaire mensuel ou bien un salaire étalonné autrement sur la saison. Avec certains sponsors tu peux aussi négocier des bonus en fonction de tes performances, et si tu remplis les critères cela viendra s’ajouter à ton salaire. De plus, cette année j’ai la chance d’avoir signé avec un club en France, Les Sables Vendée Triathlon (Groupe Mousset), qui me paieront un salaire pour courir sous les couleurs du club.


Les autres sources de revenu que j’ai sont la vente de temps en temps d’ancien équipement, et puis avec un de mes partenaires je suis devenue actionnaire minoritaire. Cela représente des petits montants mais ça compte. Pour finir, il ne faut pas oublier aussi la valeur que je reçois en matériel de la part de chaque sponsor, que ce soit le vélo, les habits, le casque etc., si tu comptes la valeur marchande totale, cela fait un bon petit chiffre.


TTL : En effet les sources de revenu sont très variées alors, et plus tu peux te garantir un revenu fixe le mieux c’est, mais il faut d’abord passer par les résultats pour mériter les contrats. Est-ce qu’il y a d’autres types de revenu que tu cherches à créer mais dont tu n’as pas encore eu l’opportunité ?


RVB : Je pense que c’est à chacun d’être inventif sur sa façon pour trouver des moyens de gagner sa vie dans ce sport. Une chose que j’aimerai regarder c’est de trouver un partenaire qui serait d’accord de couvrir certains frais de voyages ou logement pour des courses ou des stages. Parfois ce budget peut vite devenir cher de voyager pour courir et s’entrainer, donc si j’arrive à structurer un deal qui me permet d’éviter ces frais, je pense que ce sera une bonne chose.


TTL : Quant aux obligations que tu as envers tes sponsors, cela te prend combien de temps typiquement par semaine ou par saison ? Est-ce que cela s’intègre dans ton job au quotidien ?


RVB : Autre que de porter et utiliser l’équipement et le matériel en question, la plupart des obligations sont liées à de la visibilité sur les réseaux sociaux et dans les médias. Donc oui, c’est quelque chose auquel je dois penser chaque fois que je fais un post sur Instagram par exemple. Chaque contrat stipule aussi un nombre de jours pour lequel je dois me rendre disponible chaque saison pour des photo-shoot, expo ou conférence (typiquement 1 à 5 jours). Jusqu’à présent, cela ne me coûte pas trop de temps mais je pense qu’il faut bien les organiser pour ne pas avoir d’impacts néfastes sur ton entrainement et tes courses. Ce qui est drôle en revanche, c’est que souvent les plus gros sponsors ils te laissent tranquille et ne te demande pas grand-chose, alors que les petits ils sont plus demandeurs de ton temps alors qu’ils te paient moins, voire pas du tout. En vrai, cela demande du temps de planification en début de saison quand tu organises ton planning de courses et que tu fais le design de ta trifonction par exemple. Ensuite pendant la saison les choses ont tendance à bien rouler et j’essaye d’intégrer mes sponsors le plus naturellement possible dans mes communications.


TTL : Est-ce que cela t’est déjà arrivé de refuser un partenariat ?


RVB : Je dirai que je suis au stade dans ma carrière maintenant ou mes résultats font que j’arrive à procurer de plus en plus de visibilité pour mes sponsors, et de ce fait mon temps gagne en importance car je dois m’assurer de ne jamais négliger mes entrainements et mon repos si je veux continuer à performer. Un des paramètres que j’utilise pour évaluer les potentiels partenariats c’est de comparer les ‘pours’ (le produit/les finances) avec les ‘contres’ et le temps que ça va me demander. Ceci me permet de bien choisir mes partenaires. J’ai dû décliner quelques offres de sponsors par le passé quand la marque en question ne valorisait clairement pas ce que je pouvais leur apporter en tant qu’athlète, ou bien quand on te demande d’être un vendeur plutôt qu’un athlète.




TTL : Tu vas continuer à accroitre ton portfolio de sponsors alors ou pas ?


RVB : Pour l’instant je suis amplement satisfait avec mes sponsors et mes partenariats actuels. Je dirai que mon objectif à long terme c’est de me concentrer sur les partenariats qui peuvent me rapporter le meilleur en termes de performances mais aussi en termes de finances. C’est facile à dire, et moins facile à faire. Si je veux que des marques me paient de bons contrats, je dois d’abord performer à un très haut niveau et pérenniser ces résultats pendant plusieurs saisons. Je dirai que je resterai toujours ouvert aux bonnes opportunités si elles se présentent, je suis déjà chanceux de travailler avec quelques-uns de mes sponsors idéaux comme Trek Bikes que j’admire depuis tout petit.


Les gens me demandent récemment pourquoi je n’ai pas de sponsor chaussures pour la course à pied, et la réponse est simple. Pour l’instant je préfère avoir la flexibilité de choisir la chaussure la plus rapide sur le marché pour mes entrainements et mes courses, quelle que soit la marque. Je dirai qu’un de mes objectifs serait d’introduire une marque qui sort du domaine du triathlon afin de diversifier un peu mon portfolio.


TTL : Est-ce que la pandémie de la COVID-19 t’a impacté au niveau des sponsors ? As-tu perdu des contrats ?


RVB : J’ai la chance de travailler avec des supers marques donc il n’y a pas eu trop d’impacts négatifs, et j’ai même pu signer cette année chez Les Sables Vendée Triathlon donc c’est un beau nouveau contrat. Je dirai qu’il y a juste une marque, que je ne nommerai pas, qui a rompu mon contrat pour des raisons que j’ai de la peine à comprendre.


TTL : Pour toi, est-ce que le fait d’avoir des sponsors qui te paient te met la pression pour performer ?


RVB : Je pense que le fait d’avoir des sponsors, bien sûr, rajoute un peu d’enjeux, mais à mon avis c’est un impact positif. Même si les sponsors en partie c’est une reconnaissance de tes performances par le passé, moi je vois ça aussi comme une preuve de confiance en toi et en ton futur. Quoi qu’il arrive, c’est moi qui me met le plus de pression tout seul de toute façon, ce ne sont pas des facteurs externes qui fournissent la motivation pour mes entrainements et mes courses. Je reconnais que j’ai beaucoup de chance de travailler avec mes sponsors et partenaires, c’est grâce à eux que je peux avoir une carrière dans ce sport que j’aime.


TTL : Tu as mentionné à plusieurs reprises que ce n’est pas toujours facile de gagner sa vie dans le triathlon, qu’est-ce que tu penses le Triathlon doit faire évoluer afin de rendre le sport plus viable comme carrière professionnelle ?


RVB : On voit déjà le PTO qui entame un travail très important sur ce sujet en ce moment. Il faut organiser des grosses courses avec des gros noms et du bon Prize Money afin de créer du spectacle et des belles histoires que les fans vont suivre. Faut être réaliste, ceux sont les athlètes phares qui vont faire grandir un sport. On a vu ça avec Michael Jordan dans le Basket et Tiger Woods dans le Golf. C’est au tour du Triathlon de faire pareil, on doit permettre à nos athlètes de faire parler d’eux en augmentant leur visibilité. Avoir une organisation comme le PTO c’est un vrai point fort dans cela car cela va permettre aux athlètes de forger leur chemin, mais surtout assurer qu’il y a de l’argent qui finit dans leurs poches chaque saison.


TTL : Merci Rudy, notre conversation a été fascinante et j’espère que nos lecteurs vont l’apprécier autant que moi. Merci aussi pour ton franc-parler sur des sujets rarement abordés, on te souhaite le meilleur pour la saison à venir et le reste de ta carrière. Est-ce qu’il y un mot de fin que tu veux partager ?


RVB : Merci TTL, oui j’aimerai encore remercier mes sponsors susmentionnés qui me permettent de poursuivre ma passion et puis je dois aussi remercier mes parents qui ont toujours été là pour moi depuis le début et qui ont fait de moi la personne que je suis aujourd’hui.

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